7, 8 et 9 avril 2020 Parc Chanot - Marseille - France Le salon professionnel de référence de la distribution jardin

Table ronde avec Botanic et ses invités

Retrouvez le contenu de la table ronde ci-dessous :

Vers des jardins et des espaces verts naturels, transformation d’un secteur d’activité & changement sociétal

Le sujet fait débat depuis des mois. Désormais, nous y sommes, la loi Labbé est effective depuis le 1er janvier 2019, induisant l’arrêt de la vente des produits phytosanitaires de synthèse dans les rayons des circuits jardin. Même s’il est un peu tôt pour dresser un bilan, ce débat est néanmoins l’occasion de faire un point sur ce qui peut sembler une mini-révolution pour les jardiniers qui doivent changer leur pratique du jardinage, mais aussi pour les fabricants qui ont dû innover pour mettre au point des produits naturels de substitution. Comment les consommateurs réagissent-ils ? Quelle offre alternative ont donc développé les fabricants du secteur et peut-on proposer des solutions à toutes les problématiques du jardinier? Ou encore, les jardiniers sont-ils prêts à changer radicalement leurs pratiques, en misant sur la prévention et en revenant à certains fondamentaux? Autant de questions et d’autres dont nous allons débattre avec les participants à ce débat. Avec tout d’abord, l’instigateur de cette loi, Joël Labbé, sénateur écologique du Morbihan depuis 2011, un écologiste convaincu qui avant de faire voter la loi, l’a testée à Saint-Nollf, la ville dont il fut maire entre 1995 et 2004. Il y a notamment mis en place un programme zéro phyto appliqué à l’ensemble des espaces publics de la ville dès 2006. Merci aussi à Laurent Davier, Responsable des Stratégies Jardin chez botanic d’être présent. Botanic dont la légitimité en termes de jardinage naturel n’est plus à démontrer puisque l’enseigne qui prône le jardinage au naturel depuis toujours, a arrêté de vendre des phytos de synthèse depuis 2008, bien avant la loi donc. On accueille aussi Nicolas Marquet, responsable communication de l’UPJ, qui représente aujourd’hui la filière produits pour jardin ainsi que Pascal ASPE, chef jardinier des jardins du Centre écologique Terre Vivante, dont l’une des missions est de former le grand public aux méthodes de jardinage naturel, et ce toujours dans le cadre de la préservation de la biodiversité. Enfin, également avec nous pour débattre, Alain Delavie, Directeur des rédactions du journal Rustica, hebdomadaire qui depuis 2006 affirme son engagement total pour le jardinage naturel, en ayant notamment banni de ses rubriques l’information sur les produits phytosanitaires de synthèse et en conseillant semaine après semaine ses lecteurs sur les méthodes alternatives.

Je voudrais ouvrir le débat avec les résultats d’une étude menée pour botanic par l’institut de sondage ‘Au Coeur du Terrain’, du 17 au 22 janvier 2019. Il en ressort qu’une majorité écrasante des Français (85%) approuve les dispositions de cette loi. A ce jour d’ailleurs, seul un français sur huit ignore totalement le dispositif de la Loi Labbé. Des résultats plutôt encourageants pour ce début de mise en place. Ma première question est donc pour vous Joël Labbé, pensiez-vous lorsque vous l’avez faite adopter, et que vous avez rencontré de nombreuses résistances, qu’elle trouverait un tel écho auprès des jardiniers?

Joël Labbé : beaucoup pensaient que c’était impossible de faire passer ce type de lois même si, nous le savons, ces produits sont dangereux pour la santé humaine et développent ce qu’on appelle des maladies environnementales. En fait, c’est l’effet cumulatif entre les différentes molécules qui est terrible pour la santé et mauvais pour la biodiversité. Il fallait faire quelque chose. L’idée de la loi étant de ne pas y inclure l’agricole, sinon elle n’aurait pas été votée. Ca a été un parcours du combattant : un an de travail et on a fini par trouver une majorité en sortant de son périmètre les cimetières et les terrains de sport. Au final, de nombreux jardiniers l’ont accueillie de façon positive, c’est pour eux une façon de se réapproprier la noblesse du métier de jardinier.

 

Qu’en est il côté distributeurs. Assiste t-on à un report des ventes vers des produits naturels, sans perte de chiffre d’affaires, ce qu’on aurait pu craindre ?

Laurent Davier : avec des activités très météo dépendantes, les saisons sont compliquées. En 2018, les produits de jardin et les phytosanitaires étaient en baisse de 3 %. Un chiffre à mettre en perspective avec le lancement de nouvelles solutions alternatives aux produits chimiques, notamment sur le désherbage en 2017 et 2018 mais aussi avec la progression de ces solutions alternatives de 18 % en 2018. Une chose est sûre, le consommateur est au cœur de ce dispositif. La loi Labbé avait pour objectif de permettre au jardinier amateur de jardiner plus naturellement. On voit que petit à petit la prise de conscience est en train de s’opérer. La loi Labbé est un accélérateur formidable même s’il reste encore un énorme travail pour toute la filière en termes de solutions comme de pédagogie…

 

Côté fabricants et distributeurs, peut-on dire que la loi a ‘boosté’ la recherche, amenant de nouvelles solutions naturelles qui n’existaient pas avant?

Nicolas Marquet : on parle souvent de rupture. C’est plutôt l’accélération d’un processus engagé depuis de nombreuses années, car des solutions naturelles de bio contrôle sont proposées au jardinier amateur depuis longtemps. 40 % c’est la part de CA des solutions naturelles pour les entreprises de l’UPJ avant l’entrée en vigueur de la loi. En revanche, il existe seulement 16 solutions naturelles pour répondre à tous les enjeux. Notre difficulté va être d’avancer sur les quelques impasses qui nous restent. Maintenant côté fabricants comme distributeurs, l’innovation et le conseil vont jouer un rôle fondamental pour accompagner le jardinier. Il faut aussi continuer d’informer le consommateur. Le plan Ecophyto comprend une campagne d’information pour rappeler et c’est indispensable, le périmètre de cette loi, les interdictions. Cette phase de campagne, et d’information est en place et les chiffres du sondage sont rassurants, mais normalement il y a une deuxième phase qui pour moi est tout aussi importante, c’est d’expliciter la nouvelle donne au jardin, de communiquer sur ce que les solutions naturelles peuvent apporter et comment les utiliser. Et cette phase elle tarde un peu…

 

Les jardiniers sont-ils prêts à changer de comportement?

Laurent Davier : nous avons identifié deux types de jardiniers. Le premier, le jardinier traditionnel a eu l’habitude d’utiliser des produits chimiques et va essayer de reproduire son mode de jardinage en le remplaçant par une solution naturelle. Il faudra faire un travail important pour le rassurer sur l’efficacité des produits en magasin. Et il ne faut pas se voiler la face on n’utilise pas de la même manière un désherbant à base d’acide pélargonique qu’un produit à base de glyphosate. Il faudra donc plutôt être dans une démarche préventive. Ensuite, nous avons aussi le jardinier de demain, plus ouvert aux pratiques du jardinage naturel. Celui-ci, il faut faire attention à ne pas le décevoir avec des produits inefficaces. Ce que nous faisons depuis 10 ans, nous nous sommes vraiment attachés à ce que naturalité rime avec efficacité. Nous continuons aussi à former nos équipes notamment avec l’association Terre Vivante, car jardiner autrement nécessite une approche différente. Nous avons aussi repensé l’espace ‘jardiner au naturel’ en magasin, pour que nos clients s’y retrouvent plus rapidement et identifient en un coup d’oeil le produit adapté à leur problématique. Il faut que nous les prenions en charge en leur proposant des solutions préventives alternatives limitant une nouvelle apparition du problème ou en faisant de la pédagogie. Il ne s’agit pas pour nous juste de vendre un produit mais de bien expliquer son utilisation, c’est un challenge mais aussi une mission très satisfaisante pour les équipes de vente. Enfin, nous avons aussi mis en place depuis de nombreuses années des opérations de reprise des pesticides dans nos magasins, l’objectif, c’est de retirer de la boite à jardiner de nos clients tous ces produits potentiellement dangereux pour eux et pour l’environnement, c’est surtout une occasion pour nous d’échanger avec eux sur ces solutions alternatives. Nous récupérons à chaque campagne entre 5 et 8 tonnes de pesticides, soit plus de 60 tonnes depuis le lancement. Tout est détruit après par nos partenaires qui les collectent.

 

Le jardinage naturel implique donc de revoir totalement sa façon de jardiner, certains comme Terre Vivante, vont même jusqu’à parler de jardinage ‘sans produits’ avec le retour de certaines méthodes, des pièges, des phéromones, le végétal placé dans le sol adapté, la rotation des cultures, l’association des plantes amies…

Pascal Aspe : nous ne montrons pas du doigt ceux qui utilisent des produits. Mais ce que nous prônons, c’est d’aller vers la prévention pour utiliser moins de produits, notamment certains qui comme le cuivre posent problème. Nous souhaitons avant tout accompagner les gens pour qu’ils mettent en place les bonnes pratiques du jardinage et notamment les pratiques de prévention pour qu’ils n’aient plus besoin d’utiliser de produits…

 

Il ressort aussi de l’étude botanic que les jardiniers attendent des distributeurs ou des marques des conseils pour jardiner au naturel (83% des sondés). Il faut leur apprendre à prévenir plutôt qu’à guérir ?

Alain Delavie : Il ne faut pas seulement retenir de la loi Labbé que nous supprimons des produits et que nous les remplaçons par d’autres. Cela ne suffit pas. Il y a plein d’autres méthodes qui doivent se rejoindre. La prévention, c’est déjà de choisir un végétal qui correspond à son climat, à son sol, qui peut-être est naturellement résistant. Il faut redécouvrir les cycles de la nature, c’est un autre mode de vie au jardin mais ce n’est pas difficile. Il n’y aura pas de catastrophe si nous n’avons plus de produits chimique. Car rappelons-le un insecticide chimique ou naturel reste un insecticide, donc un produit qui tue. Si vous pulvérisez de l’insecticide bio sur une abeille, elle ne va pas apprécier. Alors, bien sûr, il faut être vigilant et agir avec discernement, privilégier d’autres méthodes de jardinage, avec par exemple des méthodes qui évitent d’avoir de mauvaises herbes, pour éviter au final, de devoir mettre un produit désherbant… Mais toutes ces méthodes, il va falloir se les approprier, les utiliser au quotidien, que ce soit le plus naturel possible. Nous sommes tous des acteurs, à nos différents niveaux qui allons dans le même sens pour prôner le jardinage et les solutions naturelles.

 

Chez Terre Vivante, vous recevez de plus en plus de demandes de formation de la part des collectivités/ d’associations…qui vous demandent d’informer et de former le grand public au jardinage naturel?

Pascal Aspe : oui, outre des particuliers, de nombreuses collectivités sont engagées dans le domaine du jardinage naturel depuis plusieurs années. Nous accueillons tout le monde dans notre domaine de 50 hectares. Certaines avaient arrêté les produits avant la loi. D’autres collectivités qui se tournent vers nous ont beaucoup travaillé dans ce sens. Certains agents de services des espaces verts sont devenus très compétents, ils photographient les abeilles, ils prennent conscience qu’ils ont différents types de sols en espace urbain, ils font des comptages de papillon, ils reconnaissent leur sol. Quelque part, le métier est en train de renaître…

Nicolas Marquet : c’est une formidable opportunité de revenir aux fondamentaux, et là c’est l’agronome qui parle. Revenir sur le bien-planter, associer, nourrir sa plante et soigner avec des solutions naturelles; Mais ceux que vous décrivez, ce sont les jardiniers experts, qui ont la connaissance du jardinage naturel. La majorité n’a pas cette connaissance, il ne faut pas les oublier, ce sont eux qui vont avoir besoin de nous cette année, pour leur expliquer les fondamentaux. Tous ces réflexes qu’il va falloir apprendre ou réapprendre. Ce nouveau monde ouvre de fortes opportunités mais présente aussi des risques, dont deux qui sont de notre responsabilité, le premier, ce sont les détournements d’usage. On voit de tas de choses choquantes sur youTube, on fait des mélanges de vinaigre, de gros sel, sans se poser de questions et on épand ça, c’est très choquant. Cela doit rester pour nous un gros axe de vigilance. Le deuxième est le risque de perdre le végétal, un jardinier urbain novice peut avoir le réflexe de dire, c’est trop compliqué, j’arrête. Et j’en veux pour preuve les statistiques de vente de pelouse artificielle par exemple ou de végétaux artificiels qui sont en plein boom. Cela doit poser question et nous devons lutter contre. Le végétal doit rester essentiel dans nos jardins et dans les villes par rapport à toute la contribution qu’il apporte…

Laurent Davier : vous parliez du risque de disparition du végétal avec la hausse du gazon synthétique, effectivement nous vendons du gazon synthétique, ce produit répond à une demande de certains clients, notamment dans le Sud mais aussi à la demande de ceux qui souhaitent décorer leur balcon terrasse mais je reste assez optimiste sur les végétaux. D’ailleurs, nous constatons de grosses performances des végétaux d’intérieur depuis deux ans, les gens veulent décorer leur intérieur avec du végétal, on voit une clientèle de plus en plus jeune qui franchit les portes d’une jardinerie ou qui se tourne vers des modes alternatifs, je pense aux ventes éphémères qui s’organisent, c’est un nouveau moyen de se procurer du végétal. A nous distributeurs de travailler avec les producteurs pour proposer des végétaux qui correspondent au mieux aux attentes des consommateurs, ce sera peut-être des variétés différentes demain, et surtout à ne rien lâcher. La loi Labbé a été avancée de deux ans dans son application, elle a eu la capacité à faire évoluer toute une filière. On pensait que c’était impossible, on a fait un pas énorme et même si on n’a pas les solutions à toutes les problématiques du jardinier, cela nous a tous mis dans le même bain. Pour trouver des solutions qui nous permettent d’avoir un environnement qui sera plus sain pour nous et pour nos enfants.

 

Comment voyez-vous l’avenir ? Peut-on envisager une extension de la « loi Labbé » au niveau européen ?

Joël Labbé : oui c’est une ambition et un travail que nous menons avec mon équipe. On se déplace dans les pays européens. Partout comme en France, c’est la population qui se mobilise pour demander qu’on aille plus vite et plus loin. La France a valeur d’exemple car aucun pays n’est allé aussi loin que nous. Cette démarche vertueuse doit donc s’étendre à l’Europe car nous devons avoir des ambitions collectives…